Home, Asia, Europe, North America, Latin America and Caribbean, Oceania, Nouvelles, Carte du site
Accueil / Afrique / Cameroon / Articles / L'Examen Périodique Universel et les Droits LGBTI : le Cameroun
chargement de la carte…

Contributeurs

anonymous contributorÉcrit anonymement. (Anglais)
ILGA Brussels - internship Christa Levko, ILGA Brussels - internship
anonymous contributorÉcrit anonymement. (Espagnol)
anonymous contributorÉcrit anonymement. (Portugais)

Facebook

Suite à l'incendie probablement criminelle qui a touché le siège d'Alternatives Cameroun le 4 juillet, l'association a décidé de ne plus publier de photos de ses membres
L'Examen Périodique Universel et les Droits LGBTI : le Cameroun

in CAMEROON, 10/07/2013

Franz Mananga qui répond ici aux questions de Stephen Barris, chargé des projets à ILGA, a été accueilli à Genève en mai 2013 par Patricia Curzi dans le cadre du travail de soutien aux militants LGBTI que mène la fédération mondiale aux Nations Unies. Franz et les autres groupes LGBTI au Cameroun avaient précédemment pris contact avec les ambassades au Cameroun.

Economiste de formation, Franz Mananga a fait ses études à Douala. Il a intégré Alternatives Cameroun à sa création en 2006 d’abord comme membre de l’association avant d’occuper successivement les postes de secrétaire, trésorier et actuellement Directeur Administratif de l’organisation, poste qui lui a permis de rencontrer les autorités Camerounaises à plusieurs reprises. En mai 2013, sur invitation d’ILGA, il a participé à l’Examen Périodique Universel du Cameroun aux Nations Unies à Genève et a entamé un dialogue avec les autorités pour l’adoption des recommandations faites par les autres gouvernements au Cameroun.L’adoption formelle du rapport de l'Examen Périodique Universel du Cameroun se fera en septembre dans le cadre de la 24ème session du Conseil des Droits de l’Homme.

Entretien mené par Stephen Barris

Le siège de ton association Alternatives Cameroun vient de souffrir un incendie ce 4 juillet 2013, qui semble criminel. Peux-tu nous en dire plus ?
Aux environs de 7 heures, le 26 juin dernier, le personnel de notre centre a surpris des flammes provenant du bureau du paramédical où travaillent les conseillers psychosociaux. Sans l’intervention des voisins et des sapeurs-pompiers, tout le centre aurait été totalement consumé dans cet incendie. Bien qu’il n’y ait pas eu de perte en vie humaine, l’essentiel du matériel de travail a été totalement consumé par les flammes : bureaux, chaises, ordinateurs, ventilateurs, dossiers médicaux des patients et ustensiles de cuisine… Il ne reste rien. La sécurité de tous les acteurs intervenants dans la défense des droits des homos est inquiétante au Cameroun. Cette fois, c’est Alternatives Cameroun, demain ce sera une autre organisation identitaire. A chaque fois que l’occasion se présente, que ce soit avec des acteurs étatiques ou non, nous ne manquons pas d’attirer l’attention sur ce fait. Le 1er juillet dernier, nous l’avons encore souligné dans un communiqué de presse co-signé avec Human Rights Watch et cinq autres organisations camerounaises, où nous avons condamné fermement les attaques de Yaoundé et de Douala et recommandé que des poursuites judiciaires soient engagées contre ces criminels qui vont priver de nombreux Camerounais de leur suivi médical, comme c’est le cas avec la destruction du Centre Access de Douala.

Les autorités réagissent-elles face à cette insécurité ?
Jusqu’à présent, aucune alerte n’a été signalée pour dénoncer ce genre de situation. Aucune visite sur les sites sinistrés ou même les défenseurs attaqués. Ni même un coup de fil des collaborateurs proches étatiques avec lesquels nous travaillons comme les représentants du GTR (Groupement Technique Regional - représentation régionale du ministère de la Santé Publique à Douala) ou du Comité National de Lutte contre le SIDA… Pourtant le travail que ces groupes mènent est d’utilité publique conformément au plan national stratégique de lutte contre le Sida qui intègrent les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes comme groupe cible prioritaire de la lutte contre le VIH/SIDA au Cameroun. Sur le long terme au vu de l’ampleur de nos activités dans le domaine des services de dépistage et de conseil pour le VIH-SIDA, le Centre Access compte devenir une Unité de Prise en Charge pour la dispensation des Antirétroviraux aux personnes stigmatisées sur le base de leur orientation sexuelle et ou identité de Genre. Il est donc absurde et inacceptable que les responsables en charge de ces questions ne réagissent pas face à de telles attaques. On invite l’Etat à dénoncer les attaques et à prendre ses responsabilités. Par ailleurs, puisque nous sommes dans un Etat de droit et démocratique, nous souhaiterions que les auteurs de ces actes homophobes le fassent à visage découvert. Cela nous permettrait sans doute de les connaître et certainement d’envisager de nous asseoir autour d’une table pour un débat ou un dialogue sur des questions de droits et santé pour tous, et plus généralement sur les sujets de société.

Pourquoi le climat continue t’il à se tendre autour de l’homosexualité ?
La pression internationale de pays tiers sur le Cameroun pour dépénaliser les rapports sexuels entre adultes consentants et de même sexe en semble la cause : à mon retour de l’Examen Périodique Universel (EPU) à l’ONU à Genève des attaques verbales ont pris pour cible le Ministre de affaires étrangères qui, dans son discours dans la salle des Nations, semblait visiblement être favorable à un changement. Nul ne doute que ce soit d’ordre purement politique car ici sur le terrain, l’opinion nationale influencée par les discours des prêches et des prélats et des autres groupes-clés de la société, présente les homosexuel-les comme ceux ou celles qui sont responsables de tous les maux que vit actuellement le Cameroun. Que ce soit la crise économique, la pauvreté et le chômage en recrudescence, les sectes … les homosexuel-les sont ainsi jetés en pâture et victimes d’attaques et de violations. Récemment, deux filles ont été condamnées à Yaoundé pour homosexualité. Elles purgeront 3 ans d’emprisonnement ferme. Deux hommes, Jonas et Franky, ont été arrêtés et mis en garde à vue abusivement après avoir été violemment agressés par la foule dans un marché où ils se rendaient sans qu’aucune plainte n’ait été déposée. Les personnes sont souvent arrêtées et dénoncées sur la base des preuves très minces voire inexistantes : un SMS, la possession d’un gel lubrifiant, la dénonciation de sa voisine de quartier…. En l’absence d’association identitaire dans les autres villes du Cameroun, dans l’extrême-nord, à l’Est, etc…), nous n’avons pas les moyens de nous déplacer pour constater les cas d’abus ou d’arrestation sur la base de l’orientation sexuelle hors Yaoundé et Douala.

Dans la plupart des pays, les lois homophobes sont dormantes et restent sans application aucune. Comment expliques-tu que la police et la justice mette en application cette loi avec tant de vigueur ?
Comment le Cameroun en est-il arrivé là ? Pour moi, l’homosexualité est prise dans un enchevêtrement complexe de représentations. Il y a d’une part le tabou qui entoure encore la sexualité en général, et l’homosexualité en particulier et les sentiments anti-homosexuels, homophobes et lesbophobes qui résultent de l’ignorance de la question homosexuelle et des amalgames alimentés par les propos d’une certaine presse dans laquelle l’homosexualité est très souvent confondue au crime, à la zoophilie, à la pédophilie. Il y a aussi un sentiment un peu généralisé, fondé ou non, de l’instrumentalisation de l’homosexualité comme moyen d’ascension sociale, qui serait entretenue dans certaines sphères du pouvoir politico-économique camerounais ; pratique qui contribuerait à renforcer les frustrations chez les camerounais durement éprouvés par la crise économique, et la précarité. C’est d’ailleurs ainsi qu’Alternatives est née en 2007, suite à la publication dans la presse de la liste des « pédés de la République », une liste dressée d’hommes haut-placés dans les arcanes du pouvoir qui seraient hypothétiquement parvenus à leur situation sociale et professionnelle par cooptation et par corruption du fait de leur pratiques homosexuelles. Dans un contexte d’enlisement du pays dans la pauvreté, il n’en fallait pas moins pour provoquer l’indignation de l’opinion publique. Ainsi, l’homosexualité serait perçue comme un moyen scandaleux d’ascension sociale, le fait d’un groupe constitué ou une secte. Plus tard, le pouvoir, initialement mis en cause dans le « crime d’homosexualité » a trouvé là une parade providentielle pour éviter de parler des vrais sujets qui fâchent en jetant en pâture à l’opprobre publique quelques pauvres bougres et ainsi dans les affres des abus policiers. On évite ainsi d’évoquer le manque d’alternance politique depuis 30 ans, la corruption généralisée ou la pauvreté.

La plupart des courants religieux, notamment l’église catholique gréco-romaine à laquelle adhèrent une majorité de camerounais condamnent et rejettent les personnes homosexuelles. Cette église manipule l’opinion publique. Cela se traduit par des amalgames délibérés visant à la braquer contre les homosexuels et à en faire des boucs émissaires. Les personnes homosexuelles subissent une forte pression sociale de la part de leurs familles… les jeunes voient en particulier leur avenir compromis par le rejet familial, ce qui se traduit souvent par l’expulsion du domicile parental et l’interruption de la scolarité.

Et puis bien sûr, il y a le VIH/Sida qui frappe avant tout les populations vulnérables. En 2011, une enquête épidémiologique et comportementale en faveur des hommes ayant des rapports sexuels a enfin pu être organisée au Cameroun dans les villes de Douala et de Yaoundé. Elle a montré une forte prévalence au sein de la communauté dans les villes de Douala (24%) et dans la ville de Yaoundé (44%). Ce qui représente près de dix fois le taux de prévalence nationale.

Pas moins de six organisations locales ont co-rédigé la soumission d’un rapport sur l’homosexualité à l’ONU. Les militants sont très actifs dans le pays…

En effet il s’agit d’un rapport intitulé « coupable par association » qui a été fait avec les associations identitaires LGBTQI Camerounaise. La communauté est très active et très solidaire au Cameroun mais fait face à de nombreux défis tels que la raréfaction des financements et l’homophobie grandissante même dans les associations de défense des droits de l’homme et de lutte contre le VIH.

Les alliés ne sont pas si nombreux et ceux qui existent sont les partenaires de développement tels que Care-Cameroun, USAID, les représentations diplomatiques… mais ils ne nous accompagnent que sur les thématiques VIH et Santé et ne veulent pas vraiment s’impliquer en ce qui concerne les droits des minorités sexuelles.

Il est dangereux pour un homo de se présenter comme tel dans les médias. A Alternatives, plusieurs d’entre nous avons déjà passé plusieurs interviews à la télé pour parler de notre action au Cameroun et de la situation ici sur place sans toutefois aborder le point sur notre vie intime et sexuelle. Un jeune de la communauté avait déjà essayé de la faire à la télé en déclarant sa sexualité publiquement, mais l’affaire avait vite été étouffée par ce que cet individu a risqué le lynchage à l’endroit où il vivait. Un ancien journaliste basé à Paris a déjà fait apparition dans les journaux pour déclarer son orientation sexuelle et l’hypocrisie camerounaise face à la question mais ce sont des épisodes isolés, rarissimes même ! La discrétion est de mise : il y a une seule boite gay au Cameroun mais d’autres lieux sont aussi très fréquentés par les homos. Les autres lieux sont fréquentés mais de manière très clandestines et ne sont pas catalogués comme des boites gays. Les personnes de la communauté homos se retrouvent généralement dans tous les endroits accessibles au grand public par exemple les cafés, les bars, les restaurants où on retrouve les homos d’une certaine classe sociale mais nous avons aussi les endroits à forte concentration ou exclusivement homosexuels qui se créent ça et là et ferment du jour au lendemain à cause de la répression policière.

Vous avez soumis une pétition à l’Assemblée nationale en 2009 pour décriminaliser l’homosexualité. Dans le cadre de son premier passage à l’examen périodique universel en 2008, le gouvernement a rejeté de nombreuses recommandations faites par d’autres gouvernements. Rien ne semble y faire. Comment expliques-tu un tel blocage ?
Une pétition a été faite par Alternatives Cameroun, Adefho et All out et nous avons eu près de 50.000 signatures dans le monde entier. Nous avons envoyé cette pétition à la présidence de la république mais elle est restée sans réponse jusqu’ici. Vu notre expérience de la société camerounaise qui reste muette sur certaines questions, nous optons souvent pour faire des mobilisations des réseaux de lobbying pour faire avancer les décisions. Pour cela, la stratégie silencieuse ou de couloir en touchant les personnes clés et/ou ressources permet de ne pas ameuter l’opinion publique camerounaise qui se braque directement dès que le problème est posé sur la table de façon ouverte et qui détourne le débat et les vrais problèmes. Cependant, nous avons en projet de faire une grande mobilisation.

Comment vois-tu la situation progresser ? Qu’est ce qui peut faire bouger la situation selon toi?
Nous avons beaucoup d’espoir dans la progression des mentalités des camerounais en ce qui concerne la sexualité en général et l’homosexualité en particulier. La situation ne peut progresser que si nous – les minorités sexuelles - avons le soutien des autres partenaires de développement et des groupes clés de la société civile camerounaise tels que les personnes de médias, les hommes religieux et les hommes de loi … Les discours selon lesquels les homosexuels sont les responsables de la situation économique et politico-sociale du Cameroun peuvent changer à notre bénéfice mais seulement si nous arrivons à démontrer que cette population n’est pas un problème mais bien une partie de la solution.

Comment te sens-tu à l’idée d’affronter des diplomates de ton gouvernement aux Nations Unies ?
Un peu effrayé de voir tout ce monde mais très confiant car je sais que je ne serai pas seul dans cette bataille, je serais entouré et accompagné par des ONG comme l’ILGA et d’autres. Je sais aussi que la stratégie de notre association n’est pas l’affrontement pour ne pas choquer car nous connaissons les autorités camerounaises, nous adopterons plutôt de faire un plaidoyer de couloir pour ne pas mettre nos vies et celles de nos membres en danger ici sur le territoire.

 

Plus d'informations sur l'Examen Périodique Universel

L'Examen Périodique Universel (EPU ou UPR en Anglais), lancé en 2006, est un nouvel outil en matière de Droits humains. La première étape qui concernait tous les états s'est terminée en 2011. La deuxième étape a commencé en juin 2012. Lors de celle-ci, il est prévu que quarante-deux pays soient examinés chaque année. De telle sorte, en quatre ans et demi, la situation de tous les états membres devrait avoir été évaluée.

L'examen se passe en 5 phases : l'élaboration et le dépôt des rapports, le dialogue interactif avec les états membres, l’acceptation des recommandations, l’acceptation formelle du rapport avec toutes les recommandations, et, finalement, sa mise en œuvre et son suivi. Chaque procédure implique les états, les ONG nationales et internationales, les institutions nationales de défense des Droits humains…

En mai 2013, la 16e session de l'UPR a passé en revue le Cameroun et treize autres pays. Les rapports des ONG avaient été envoyés, comme exigé, sept mois avant le début des travaux.

Lire le rapport soumis par les différentes associations LGBTI camerounaises à Bureau du Haut Comissaire aux Droits de l’Homme.
 

Bookmark and Share