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Le problème de la drogue et du VIH en Libye

in LIBYAN ARAB JAMAHIRIYA, 24/06/2013

« Le problème de la drogue était largement ignoré sous le régime de Kadhafi »

TRIPOLI, 20 juin 2013 (IRIN) - Dans une ère post-Kadhafi marquée par la faiblesse des autorités chargées de l’application de la loi et la capacité limitée du gouvernement, les médecins libyens disent voir de plus en plus de patients ayant des problèmes de drogue et soupçonner une hausse concomitante du risque d’infection au VIH.

 

« Les gens qui viennent nous voir pour obtenir de l’aide sont de plus en plus nombreux chaque mois », a dit Abdullah Fannir, directeur adjoint de l’hôpital psychiatrique Gargaresh, à Tripoli.

« C’est l’une des conséquences de la révolution. Le contrôle aux frontières est faible, ce qui facilite la tâche aux trafiquants de drogue, et la demande est aussi plus élevée. Des centaines de milliers de Libyens ont été déplacés, blessés ou ont perdu un être cher pendant le soulèvement. »

Les médecins du Centre de désintoxication Al Irada, à Benghazi, le seul établissement de ce type au pays, disent que les dépendances les plus courantes qu’ils doivent traiter concernent le Tramadol, un analgésique qui stimule la libération de sérotonine et peut provoquer des crises de convulsions, et l’héroïne.

Le VIH/SIDA est arrivé avec l’héroïne. Selon un rapport de l’École de médecine tropicale de Liverpool (Liverpool School of Tropical Medicine, LSTM) publié en avril et basé sur des données collectées à Tripoli avant le soulèvement, 87 pour cent des consommateurs de drogues injectables (CDI) de la ville ont le VIH. Il s’agit du taux le plus élevé enregistré dans le monde. À titre d’exemple, ce taux est de 2,6 pour cent à Tunis et de 7,7 pour cent au Caire.

Joseph Valadez, le directeur de l’étude, a dit que l’épidémie au sein de la communauté des consommateurs de drogues devait être enrayée dès maintenant pour éviter une crise à grande échelle.

« Nos résultats démontrent clairement qu’il y a une épidémie concentrée parmi les CDI de Libye. Ils montrent aussi une progression vers une épidémie concentrée chez les hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes (men who have sex with men, MSM). Par ailleurs, même si nous n’avons pas été capables de mener une enquête approfondie, nous avons découvert des taux élevés d’infection au VIH chez les travailleurs du sexe. Quand on met tout cela ensemble, c’est très inquiétant… », a-t-il dit.

« Souvent, les MSM sont mariés, tout comme ceux qui consomment des drogues ou qui fréquentent des prostitués. Ces groupes sont des sources d’infection pour la population générale. La Libye doit donc régler cette question maintenant si elle ne veut pas être confrontée à un énorme problème à l’avenir », a-t-il ajouté.

Les services de santé sont limités. À la clinique Al Irada, les Libyens qui ont des problèmes de dépendance obtiennent l’aide de psychologues et suivent des cures de désintoxication sur mesure pour se débarrasser de leurs habitudes [de consommation]. Malheureusement, la clinique peut seulement accueillir 40 patients.

« L’établissement offre un bon service, mais il est beaucoup trop petit pour desservir l’ensemble du pays », a dit Alia Shaiboub, responsable de la sensibilisation au VIH pour le Programme national de lutte contre le SIDA (National AIDS Programme, NAP). « Nous avons affaire à de nombreux toxicomanes qui ont besoin de ce genre de traitement, mais il est très difficile de leur trouver une place. Pour le moment, il est impossible d’offrir un traitement à tout le monde. »

 

Rareté des données

Le manque de données constitue un obstacle énorme pour ceux qui tentent de résoudre le problème de la drogue en Libye.

« Le problème de la drogue était largement ignoré sous le régime de Kadhafi », a dit Nabil Abuamer, coordonnateur de projet pour l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC) en Libye.

« Nous partons de zéro et nous tentons de compiler les dossiers des hôpitaux et les données des prisons, mais nous n’avons pas réussi jusqu’à présent à avoir une idée précise de la situation. Nous ne savons pas combien il y a de CDI dans le pays. Ils pourraient être quelques milliers ou plusieurs dizaines de milliers : nous n’en avons aucune idée. »

Il est difficile d’obtenir des données fiables sur le VIH. Selon les statistiques officielles, il y aurait environ 12 000 personnes vivant avec le VIH dans le pays, mais Laila Aghil, responsable de la planification stratégique pour le NAP, croit que ce chiffre est largement sous-estimé.

« De nombreuses personnes vivant avec le VIH ne cherchent pas à obtenir un traitement médical et n’entrent donc jamais en contact avec des responsables ou des médecins. Cela signifie que les chiffres officiels représentent seulement la pointe d’un énorme iceberg. »

Le manque de données s’explique en partie par l’insuffisance des fonds. M. Valadez croit que les programmes de lutte contre la toxicomanie et le VIH en Libye devraient obtenir davantage de financement.

« Le gouvernement libyen et les bailleurs de fonds internationaux devraient consacrer beaucoup plus d’argent aux programmes de réduction des dommages et d’éducation ainsi qu’à la recherche. Nous devons évaluer l’impact de la guerre et la prévalence globale du VIH dans l’ensemble du pays. »

« Il est fort probable que le VIH s’est propagé pendant la révolution. En temps de guerre, les citoyens se déplacent et propagent du même coup leurs maladies. Les guerres entraînent souvent une augmentation de la prostitution et du travail du sexe. Il y a aussi des violences sexuelles contre les femmes et les jeunes et il est normal d’enregistrer une hausse des cas de maladies transmises sexuellement. »

Faire face au problème

En réponse au rapport publié par la LSTM, le gouvernement libyen a annoncé qu’il ferait de la lutte contre l’épidémie de VIH parmi les consommateurs de drogues une priorité nationale. Or, selon M. Fannir, rien n’a été fait jusqu’à présent.

« Il n’existe encore aucun programme d’échange de seringues et nos médecins n’ont ni l’expérience ni les médicaments nécessaires. En fait, aucune des recommandations du rapport n’a été appliquée. Je crois qu’en raison de cette inaction, le taux d’infection au VIH progresse chez les CDI même si le nombre de consommateurs de drogues augmente », a-t-il indiqué.

D’après M. Fannir, l’aggravation de la crise a de graves conséquences pour l’ensemble de la communauté.

« Nous en arrivons à un point où la stabilité nationale est menacée. Le trafic de drogue alimente les violences commises par les milices. [Ces phénomènes] minent la confiance du peuple envers les politiques et leurs effets ne devraient pas être sous-estimés », a-t-il dit.

Mustafa Gebreil est un député indépendant du Congrès général national (General National Congress, GNC) libyen et un membre de la Commission sur la santé du GNC. Il rejette l’idée selon laquelle la lutte contre la toxicomanie devrait être une priorité immédiate pour le gouvernement.

« Le ministère de la Santé se concentre sur la résolution de la crise. Il y a beaucoup de problèmes à régler en Libye et le traitement des toxicomanes n’est pas une priorité dans ce contexte », a-t-il dit.

La discrimination sociale associée au VIH et à la consommation de drogues est une grande partie du problème, estime Alessandra Martino, une spécialiste du VIH qui travaille en Libye depuis 2005.

« Le VIH est étroitement associé à des vices comme les relations sexuelles avec des partenaires occasionnels, l’homosexualité et la consommation de drogues. Ces comportements sont inacceptables dans la culture libyenne dominante. Il n’est donc pas particulièrement à la mode de travailler dans le domaine de la lutte contre le VIH et l’abus de drogues ou de faire campagne pour résoudre ces problèmes en Libye », a-t-elle dit.

Révolution et réhabilitation

Les témoignages des consommateurs de drogues et des intervenants viennent confirmer l’aggravation du problème de la drogue signalée par les médecins. Salah est un toxicomane en rétablissement qui a été accueilli à la clinique Al Irada, à Benghazi. Il a dit à IRIN qu’il était plus facile de se procurer de l’héroïne depuis le soulèvement.

« [La drogue] était partout après la révolution. J’avais cessé de prendre de l’héroïne en 2008, mais j’ai recommencé après la libération. Je me suis battu sur le front et, comme d’autres combattants, j’ai reçu une somme importante. Plusieurs de mes amis ont commencé à en prendre et il était difficile pour moi de résister parce que j’avais l’argent nécessaire. »

« Nous savons que le réseau de distribution est plus vaste aujourd’hui », a dit Belkis Abudher, un spécialiste de la santé publique qui travaille pour le NAP. « Lorsque nous nous rendons dans les écoles primaires et élémentaires, nous voyons clairement que de nombreux enfants ont déjà été exposés à des drogues comme le Tramadol ou le haschisch. Ce n’était pas le cas avant la révolution. »

D’après M. Fannir, le manque de programme d’éducation sur les drogues explique en partie l’explosion de la consommation de drogues en Libye.

« Sous le régime de Kadhafi, la population générale connaissait très peu de choses sur les dangers des drogues. La situation ne s’améliore pas : le chaos de la révolution a provoqué la disparition de plusieurs programmes d’aide et d’éducation et rares sont ceux qui ont été rétablis. »

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