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Cameroun : Ces homos que l’on hait

in CAMEROON,

17 mai. Journée internationale de lutte contre l’homophobie. Contours d’une réalité vécue au Cameroun.

« On avait frappé à ma porte vers 2 heures du matin. C’était le 27 janvier de cette année, dans la nuit de jeudi à vendredi. J’ai ouvert les vitres pour savoir qui était là et j’ai vu mon jeune cousin en larmes. J’ai tout de suite ouvert puisque j’étais inquiet et là, je me suis rendu compte qu’il n’était pas seul. Il y avait dix à quinze gars qui m’ont ordonné de sortir de ma chambre et de les suivre. Je n’étais pas rassuré. Certains sont entrés dans ma chambre et ont pris mes pièces, mon permis, mon téléphone. Ils m’ont ensuite installé sur une de leurs motos et on est partis au carrefour Bamboutos, dans la rue près de la mienne, puisque j’habitais à « Quatre étages » à Bonaberi, ici à Douala. Là, ils ont commencé à dire qu’ils savaient que je suis pédé, que je suis dans une secte. Ils m’ont déshabillé entièrement et ont commencé à me taper avec des lattes, je dis bien des lattes, sur tout le corps. Ça a duré longtemps. Ils ont voulu que je m’asseye sur une bouteille. Après, ils m’ont fait entrer dans les deux grosses roues qui se trouvent à ce carrefour en disant qu’ils allaient me brûler. Ils ont versé de l’essence sur moi, l’essence qu’ils avaient récupérée dans le réservoir de l’une des motos. Certains ont même craqué des allumettes. C’était vraiment le cafouillage et la foule ne faisait que grossir. J’étais sûr que c’était fini pour moi. Et puis, ils ont plutôt demandé que je les amène chez tous mes acolytes qui devaient leur donner de l’argent. On a commencé à faire le tour du quartier pour prendre mes amis. J’ai tout fait pour essayer d’attirer l’attention des rares gens qui étaient dans les bars. Quand quelqu’un s’approchait, ils disaient que je suis un bandit ou que j’ai violé un enfant. Vers 4 heures du matin, la nouvelle a commencé à se répandre et quelqu’un a pu avertir ma femme et mes frères qui sont venus. Ils ont dû monnayer ou n’ont rien fait, je ne sais pas. Ils ont obtenu qu’on me donne quand même un pantalon puisque j’étais toujours nu et blessé partout. Mais ils restaient avec nous sans doute pour qu’on ne me tue pas. Quand le matin s’est levé, tous ces gars ont commencé à se disperser. Personne ne disait plus rien quand les gens demandaient pourquoi j’étais dans cet état.. S’ils m’avaient tué, on aurait jeté mon corps en route comme on faut avec les bandits. » Et Serges Tchouani, 38 ans, marié et père de deux enfants, baisse la tête. Il s’en était sorti avec des blessures, des ecchymoses et autres traumatismes comme l’attestent le certificat médical et les carnets de consultation qu’il traîne avec lui. Et des photos aussi, celles du lendemain de ce qui était arrivé. Les cicatrices sont toujours là. Il a déménagé et vit à présent quelque part, à Bassa, chez un ami. Il a perdu son travail de chauffeur chez un particulier et c’est un bonhomme diminué et apeuré qui se tient là. « J’étais rentré au village et si ma mère n’avait pas été là, je ne sais pas ce que je serai devenu. Aujourd’hui, j’ai la force de parler où qu’on aille parce que de toutes les façons, j’étais déjà mort. » Vingt jours plutôt, le 7 janvier précisément, un journaliste prononçait sur le réseau 237 Médias une « fatwa contre les homosexuels au Cameroun. Traquez-les, dénnoncez-les (sic) sans pitié ! ».


Hostilité explicite ou implicite


Ce 17 mai 2011 est journée internationale de lutte contre l’homophobie, définie par Wikipédia comme « l'hostilité, explicite ou implicite, envers des individus dont les préférences amoureuses ou sexuelles concernent des individus de même sexe. Cette hostilité relève de la peur, de la haine, de l'aversion ou encore de la désapprobation intolérante envers l'homosexualité. L’homophobie englobe donc les préjugés sur l'homosexualité et la discrimination envers les homosexuels. L'homophobie peut aller jusqu'au meurtre ou, plus souvent, à la condamnation à mort institutionnalisée. »
Depuis quelques années, la question de l’homosexualité et de l’homophobie qu’elle charrie a surgi sur la place publique au Cameroun. Une homélie de l’archevêque de Yaoundé, fin 2005, l’affaire des listes de personnalités présumées homosexuelles, début 2006 et plus récemment, en janvier 2011, un projet en faveur des homosexuels dont le gouvernement a dénoncé le financement par l’Union européenne. A chaque fois, ces affaires qui défrayent la chronique laissent libre cours à une vague de réactions anti-homosexuelles dans un pays où, au nom des traditions, de la religion, de la culture, l’homosexualité est une abomination. Et les homosexuels, des « chiens », selon le mot de l’un des « doyens »de la presse camerounaise.
Le 27 avril denier, le jeune Clotaire N., lui aussi bastonné et jeté hors de chez lui par sa mère et ses sœurs, au quartier Village à Douala, appelle l’association Alternatives Cameroun au secours. Il demande au célèbre styliste Parfait Behen, président de l’association, de supplier sa mère de le reprendre. « J’ai eu la maman au téléphone et j’ai été scandalisé par les propos qu’elle a tenus à l’égard de son propre enfant. Elle a dit qu’elle n’en voulait plus, qu’il pouvait aller au diable et qu’il n’avait plus de place dans sa maison. Cet enfant est en grande détresse, il souffre énormément. Deux semaines après, il n’a toujours pas réintégré la maison. »


Difficile quotidien


Des histoires comme celles-là, il y en a beaucoup à Douala, à Yaoundé et dans bien d‘autres villes au Cameroun. Celles de jeunes gens que les familles renient parce qu’elles soupçonnent l’homosexualité de leur fils ou de leur fille, parce qu’elles l’ont appris à la suite de quelque « outing ». Homosexuel, Philippe Njaboue, la trentaine, est en froid avec son grand frère. « Quand il a su, il a arrêté toute relation avec moi, m’a interdit de voir ses enfants que, croyait-il, je pouvais contaminer et m’a traité d’ambassadeur du diable ». Philippe est de ces rares « kwandengue » qui, il le dit, « assument, s’affichent et revendiquent ». Une vraie exception.
Candas Fenty, un autre jeune homosexuel, ne s’affiche pas « mais les gens me regardent comme quelqu’un d’étrange. Dans mon quartier, les gens se figent ou arrêtent leurs conversations quand je viens à passer ». Rien de bien méchant, non ? « Peut-être bien, mais je le vis comme une pression psychologique. On dévisage les gens qui me fréquentent. Je suis moi-même obligé de faire attention en sortant de chez moi. C’est pire pour des amis que l’on insulte, que l’on menace, que l’on violente. On les appelle  "debso" et on leur dit qu’ils se font enculer par des hommes, on leur dit qu’ils vont gâter les enfants du quartier ». Lesbienne, Aïcha A., pour sa part, a vu sa vie basculer quand sa famille a su. Il n’existe, pour l’instant, aucune étude sur l’homophobie en milieu de travail, même si des cas de licenciement sont signalés dans le secteur informel.
Passons sur les rackets et les dénonciations qui finissent au commissariat ou dans les prisons. Le 28 avril dernier à Yaoundé, Roger Jean-Claude Mbede a été condamné à 36 mois de prison ferme par le tribunal de première instance de Yaoundé centre administratif. Selon l’article 347 bis du Code pénal en effet, « est puni d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20.000 à 200.000 francs toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe. » L’épée de Damoclès qui pèse sur les homosexuels et conforte l’homophobie ambiante. C’est ce que croit Stéphane Koche de Adefho, l’Association de défense des homosexuels qui révèle qu’une étude menée par cette association montre qu’au Cameroun, près de 200 personnes, en moyenne, sont, chaque année, inquiétées et même traînées devant les tribunaux pour inversion. Pour lui, « l’abrogation de ce 347 bis aiderait à déconstruire la perception que les Camerounais se font de l’homosexualité ». On n’en est certainement pas là. En attendant, quelle est-elle, cette perception ?
« Souvenez-vous de l’homélie de Mgr Tonye Bakot qui avait, pour ainsi dire, tout déclenché. Il disait que nous étions un pays où les hommes devaient baisser leur culotte pour avoir un poste, pour entrer dans une grande école, bref, il disait que c’était un moyen pour l’ascension sociale. Il aurait dû dire aussi que les promotions canapés n’ont pas commencé avec les hommes. Elles ont commencé et continuent avec les femmes et personne ne s’en plaint. A l’époque, j’étais étudiant à l’université de Douala et je peux vous dire que ce discours avait foutu une trouille extraordinaire aux étudiants. Tous ceux qui aspiraient à devenir ci ou ça imaginaient qu’il leur faudrait passer par là. Et ça a cristallisé la haine de l’homosexualité et des homosexuels non pas seulement à l’université mais aussi dans la société camerounaise. » Une société où les ancrages traditionnels et les croyances religieuses sont très forts. On ne peut y comprendre et tolérer l’homosexualité, assimilée à une importation de Blancs ou pire, à un moyen pour justement affaiblir les sociétés africaines. De la sorcellerie ou des pratiques sectaires.


Amalgames et avancées


Militante des droits de l’homme et directrice exécutive du Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (Redhac), Maximilienne Ngo Mbe tempère : « Le problème, c’est que tous ces gens qui tirent sur les homosexuels ne disent pas la vérité. Il existe une homosexualité naturelle, ordinaire qui n’a rien à voir avec ces pratiques sectaires et qui ne se montre même pas. La vérité, c’est que il y a là des sectes qui utilisent et instrumentalisent la jeunesse qui veut un emploi, qui veut faire sa vie et qui rêve. Je le dis, ils n’ont qu’à venir me tuer, dans ces sectes, il faut sodomiser les garçons, leur promettre monts et merveilles. Et ce sont les mêmes gens qui ont mis cette jeunesse dans la misère où elle est. Les diplômés sont bendskineurs [mototaxis] et on les instrumentalise pour conserver le pouvoir. C’est fait exprès par les gens qui ont le pouvoir. Ils doivent plutôt s’attaquer à la misère à la racine et promouvoir le mérite. »
De quoi faire dire au sociologue Charles Gueboguo, dans une récente interview au quotidien français Libération, que « les homosexuels sont des bouc émissaires », bien souvent obligés de dissimuler leurs tendances sous la couverture de mariages de convenance et la double vie qui va avec. Mais à en croire un bon nombre de défenseurs de leurs droits, les choses changent. Pour Yves Yomb, défenseur des droits des minorités sexuelles, « le gouvernement a pris la mesure de la problématique du sida chez les homosexuels, l’a intégrée dans sa stratégie de lutte contre la maladie et nous y encourage. Il a traîné les pieds et même le personnel de santé continue de discriminer les patients sur la base de leur homosexualité. Mais je pense que ça avance. Vous verrez que plusieurs Ong de lutte contre le sida aménagent maintenant un volet MSM (men who have sex with men). Il ne faut pas oublier que pour obtenir les 75 milliards du Fonds mondial, notre pays s’est engagé à intégrer expressément les homosexuels ». Même le Vatican, se réjouit Parfait Behen, « a évolué sur ces questions en demandant que l’on ne condamne plus les gens pour homosexualité. C’est curieux que personne n’en parle. C’est pourtant vrai » (voir addenda).
Maître Alice Nkom, que personne ne sera surpris de rencontrer ici, avoue que « depuis que nous débattons de ce problème, des gens nous écoutent. Beaucoup d’entre eux se sentent interpellés par ce que nous disons parce que nous leur apportons des éléments de fait et de droit. Des éléments qui les amènent à nous dire : « je ne suis pas d’accord avec ce que tu fais, mais je ne vois pas pourquoi on les mettrait en prison. Je ne suis pas d’accord avec eux et ça ne me regarde pas ». A la limite, c’est tout ce qu’on leur demande. Comme ils font respecter leur droit à la vie privée, qu’ils respectent celle des autres. Pour moi, les choses évoluent dans le bon sens. Seulement, actuellement, le ministère de la Justice est en train de préparer la réforme du code pénal. Et quand on lit ce qu’il prépare, on voit qu’il maintient l’homosexualité comme infraction. Et ça pourrait arriver dans la mesure où à la Justice, nous avons quelqu’un qui est prisonnier de ses propres convictions, de sa propre conception qu’il tire peut-être de sa religion et de sa coutume et qui peut, de sa position, influencer tout le Cameroun dans l’élaboration du nouveau code. »
Stéphane Tchakam

addenda
Texte intégral. Déclaration de la délégation du Saint-Siège, lors de la 63e Assemblée générale des Nations Unies.

Le Saint-Siège apprécie les efforts faits dans la « Déclaration des droits humains, orientation sexuelle et identité de genre », présentée à l'assemblée générale des Nations unies le 18 décembre 2008, pour condamner toutes les formes de violence à l'égard des personnes homosexuelles, et exhorter vivement les États à prendre toutes les mesures nécessaires pour mettre un terme à toutes les sanctions pénales à leur encontre.
Dans le même temps, le Saint-Siège note que la formulation de cette Déclaration va bien au-delà de l'intention susmentionnée et partagée.
En particulier, les catégories « orientation sexuelle » et « identité de genre », utilisées dans le texte, ne trouvent pas de reconnaissance ou de définition claire et faisant l'objet d'un accord dans le droit international. Si celles-ci devaient être prises en considération dans la proclamation et dans la mise en pratique des droits fondamentaux, elles seraient la cause d'un sérieux flou juridique, et elles affaibliraient la capacité des États à adopter et à mettre en place les conventions et normes nouvelles ou déjà existantes, en matière de droits humains.
Malgré le fait que la déclaration condamne, à juste titre, toutes les formes de violence contre les personnes homosexuelles et affirme le devoir de les protéger contre ces formes de violence, le document, analysé dans sa totalité, va au-delà de cet objectif et donne au contraire naissance à un flou juridique et remet en question les règles existantes sur les droits humains.


 

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