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Alice Nkom: "De l'égoisme dans l'attitude du ministre des Relations extérieures"

in CAMEROON,

Pour l’avocate, la teneur de la rencontre, la semaine dernière, entre le ministre des Relations extérieures du Cameroun et le chef de la délégation de l’Union européenne au Cameroun, est porteuse de contradictions et illustre la cupidité ambiante.

Comment avez-vous réagi en apprenant que le gouvernement avait signifié sa désapprobation à l’Union européenne par rapport au Projet d’assistance et d’encadrement des minorités homosexuelles (Paemh) ?
J’avoue que je suis très attristée. L’image du Cameroun à l’extérieur va en prendre un coup. Le ministre des Relations extérieures a plutôt suivi le déchaînement des passions qu’a suscité l’article paru dans vos colonnes. Il n’a manifestement pas pris le temps de la réflexion et de la mesure pour savoir quels étaient les engagements du Cameroun en la matière. Il n’a pas pris le temps de savoir quelle était la position antérieure du gouvernement là-dessus, le gouvernement auquel il appartient. Parce que le problème de l’homosexualité, le problème des financements extérieurs par rapport aux homosexuels, ce n’est pas une question qui se pose aujourd’hui. Fin décembre 2010 à Genève, le Cameroun a obtenu une subvention de près de 64 milliards de francs Cfa du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, ceci dans le cadre du round 10 du financement de cet organisme. Le ministre de la Santé publique André Mama Fouda s’en est réjoui dans une interview accordée le 28 décembre 2010 à Cameroon Tribune en expliquant notamment que le Cameroun mettait en œuvre quatre axes majeurs dans sa lutte contre le Vih. Sida. Il disait notamment et je le cite : « Notre deuxième axe de prévention concerne les populations à risques (les camionneurs, les transporteurs, les personnes ayant des relations sexuelles avec les personnes du même sexe, les professionnels du sexe, etc). Le Minsanté va donc empocher un pactole de 64 milliards pour que les MSM (men having sex with men), avec d’autres couches vulnérables, aient accès aux soins. Ceci sans exclusive, ceci sans que le Fonds mondial ne lui dise : « Vous punissez l’homosexualité dans votre pays, comment est-ce que vous allez faire ? » D’autre part, au cours d’un atelier régional des médias sur Vih, genre et droits humains en Afrique de l’Ouest et du Centre, début octobre 2010 à Yaoundé, organisé par le Remastp, un réseau de journalistes, sous la supervision de l’Onusida et présidé par le ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma, ce dernier a prononcé un discours que j’ai enregistré parce que j’étais présente. C’était un discours très clair. Il parlait de la préoccupation du gouvernement par rapport aux couches vulnérables que sont les MSM, les homosexuels donc. Il disait notamment et je le cite également : « D’autre part, l’on constate aussi que la discrimination et la stigmatisation affectent de plus en plus d’autres catégories de la population à savoir les MSM, les TS (travailleuses du sexe), les personnes vivant avec un handicap, les personnes détenues dans les prisons, etc. Pourtant le taux de prévalence concernant ces groupes les plus vulnérables reste prépondérant, nécessitant une prise en charge dans les stratégies opérationnelles afin d’assurer un meilleure riposte à l’épidémie Vih ». C’est le Mincom, porte parole du gouvernement, qui parlait ainsi.

Quel commentaire en faites-vous ?
Alors, à quel moment il faut se situer pour comprendre la position du gouvernement camerounais ? Que faut-il penser lorsque le président de la République, qui s’adresse à sa jeunesse le 10 février 2006, parle de la vie privée, notamment à l’occasion de l’affaire des listes des homosexuels. A cette occasion, il tranche en disant « arrêtez-moi ça ! Le Cameroun est un Etat moderne que je construis. Même la liberté d’expression s’arrête là où commence la vie privée des gens. Vous n’avez pas à vous en mêler ». Il confirme de manière forte les engagements que le Cameroun a pris dans sa Constitution : premièrement, en faisant de la Déclaration universelle des droits de l’homme son préambule qui fait partie intégrante de la Constitution ; deuxièmement, en s’engageant à protéger, non seulement les minorités quelles qu’elles soient, sans dire « sauf telle ou telle minorité », mais également en protégeant le domicile où peuvent s’épanouir les relations sexuelles pour tous. Sans intervention extérieure, même pas celle du juge. Or, malheureusement dans l’entourage du président de la République, il y a des ministres qui le font mentir immédiatement dans les faits. Et je crois que la position du Minrex est une illustration de cette volonté de faire mentir le président et de le faire passer pour ce contre quoi il travaille justement, l’image noble du Cameroun à l’extérieur.

Sauf que pour le Minrex, il existe des lois dans notre pays auxquelles l’Union européenne doit se plier…
C’est pour cela que je dis que j’ai honte. Le Minrex ne sait pas que l’arsenal législatif du Cameroun est composé des lois votées par notre parlement mais aussi des traités et des conventions signés et ratifiés par le Cameroun et qui deviennent ensuite des lois nationales supérieures aux lois que notre assemblée a votées. La Constitution est claire là-dessus. De même, la détermination des infractions, crimes ou délits, les peines qu’il édicte, la procédure à suivre sont du législatif pur. Il faut que ce soit des lois. Sinon, le Cameroun ne pourra pas mentir longtemps à l’extérieur et faire mentir le président qui soutient que nous sommes un Etat de droit, un Etat démocratique. Parce que le socle de la démocratie dans le monde entier, c’est la séparation des pouvoirs.

Que ce soit une loi ou une ordonnance, c’est un texte en vigueur au Cameroun et auquel il faut s’en tenir, non ?
Dans ce cas, jetez la Constitution qui est notre charte du vivre ensemble, faites comme les gens disent. Ce n’est ni la Bible ni le Coran qui sont notre charte du vivre ensemble. Moi, je ne raisonne pas comme ça. Je pars de la Constitution, je pars des textes. La Constitution dit, dans son article 45, que les conventions et les traités régulièrement signés et ratifiés prennent leur place dans notre législation, au-dessus non seulement de ces lois-là, mais au dessus même de la Constitution. A partir de ce moment-là, on se réfère à ces textes internationaux, avant d’appliquer les lois nationales pour savoir si ces lois ne contredisent pas ce à quoi nous nous sommes engagés dans les traités. Ce sont les mêmes personnes qui signent et qui ratifient. Elles ne peuvent pas se contredire. Elles ne peuvent pas, d’un côté, voter une loi interne qui va à l’encontre de ce qu’elles ont ratifié récemment, manifestant ainsi leur volonté que ces textes-là, l’article 347 bis par exemple, ne soient plus appliqués du fait qu’elles ont ratifié autre chose. Alors, c’est ça qu’on appelle un Etat de droit, un Etat qui respecte les textes qu’il signe et ratifie et dans l’ordre hiérarchique qu’il a, lui-même, défini dans la Constitution. Ce n’est pas la cacophonie du Minrex et tout ce que je lis. Monsieur le ministre des Relations extérieures devrait davantage connaître par cœur les engagements du Cameroun. C’est son travail : le Cameroun face au droit international et aux juridictions internationales où nous avons le droit de traîner le Cameroun si on voit qu’il joue double jeu. Nous avons le droit de le faire et je peux vous dire que notre pays aura du mal à s’expliquer, il sera mal. Au lieu que le Minrex s’occupe des engagements internationaux du Cameroun, il va s’occuper plutôt des lois internes. Mais alors, c’est quoi son travail ?

On vous fait le reproche fondamental de défendre les homosexuels. Existe-t-il des catégories de citoyens ou simplement d’êtres humains qui ne méritent pas d’être défendus quand on sait que, quotidiennement dans notre pays et ailleurs, assassins et voleurs sont défendus sans que cela ne pose problème ?
J’avoue que je ne comprends pas. Comment peut-on refuser la défense à une catégorie d’individus en difficulté avec la justice ou avec une loi ? Comment on peut dire qu’on peut défendre les pires criminels et pas les homosexuels ? On nous chante à longueur de journée que les détournements de fonds publics sont un fléau, c’est-à-dire qu’un acte de corruption tue des centaines et des milliers de gens en même temps. C’est tellement important que le président de la République, lui-même, a pris le dossier en mains. Et j’ai des confrères qui défendent des personnes poursuivies pour corruption. Même dans l’opération Epervier, même dans l’affaire Albatros dans lequel le président Biya était lui-même visé. Ses adversaires ont des avocats. Personne ne le leur reproche. Pourquoi on peut me faire un procès parce que je défends des gens que l’on persécute, que l’on harcèle arbitrairement, illégalement, leur empoisonnant la vie dans leur propre pays, à qui on dénie même la citoyenneté camerounaise à qui l’on dénie même la dignité humaine la plus élémentaire, celle que nous partageons tous ? Comment on peut me dire de rougir parce que je les défends ? Mon Dieu ! Est-ce que le Cameroun en est arrivé là ? Je trouve des intellectuels, même des avocats, qui me le reprochent et qui me promettent, dans les médias, des agressions dans des coins obscurs de Douala ou du Cameroun. Eux-mêmes sont avocats. Pourtant, pour la loi elle-même, plus le crime est crapuleux, plus l’assistance par avocat est obligatoire par la loi. Oui ! Vous ne pouvez pas vous présenter devant le tribunal de grande instance statuant en matière criminelle si vous n’êtes pas assisté par un avocat. Si vous n’en avez pas, l’Etat va vous donner un avocat. Il va payer un avocat pour vous. Comment est-ce qu les Camerounais peuvent oublier ça et m’en vouloir parce que spontanément, par humanisme, parce que je dois défendre les valeurs qui fondent ma personne, comment les Camerounais, même ceux qui sont des intellectuels, en sont arrivés là ? Mais j’ai honte pour le Cameroun. Et à la télévision, vous avez des gens qui viennent dire « harcelez-les, arrêtez-les, brûlez-les ». Et on les laisse ! Des incitations au meurtre d’une partie de nos compatriotes qui ne leur ont rien fait, qui n’ont commis aucun crime sinon un délit contestable.

Qu’y a t-il autour du projet qui fait tant problème aujourd’hui ?
Que les gens se rassurent. Ce projet n’est pas un projet de maître Nkom. Que les gens se rassurent. Ce n’est pas de l’argent destiné à maître Nkom. Pas du tout. Ce sont les associations qui l’auront pour faire le travail qu’elles s’engagent à faire. Dans ce qui se passe je ne vois que l’incurie, la cupidité et l’égoïsme des Camerounais. Le Fonds mondial a donné 64 milliards pour plusieurs catégories de citoyens dont les homosexuels et personne ne s’en est ému. Parce que cet argent ira dans les bonnes poches. Comme on pense que les 200 millions du Paemh iront dans d’autres poches, on pousse les hauts cris. Maître Nkom défend des valeurs connues de tous et ça ne date pas d’aujourd’hui. Je le fais ouvertement depuis des années. Je le fais officiellement dans le cadre d’associations dont je dépose les statuts à la préfecture conformément à une loi de 1990 sur la liberté d’association.

Vos associations seraient illégales en raison justement de leur objet…
Monsieur le préfet, c’est-à-dire l’administration, appendice du gouvernement, lit mes statuts. La loi lui donne deux mois pour examiner mes statuts et pour voir si ces statuts ont un objet contraire aux lois et aux bonnes mœurs au Cameroun. Et dans l’affirmative, la loi lui donne le pouvoir de refuser de légaliser mes associations. Or, les statuts, tant de Sid’Ado que de Adefho, ont été régulièrement déposés contre décharge à la préfecture du Wouri en 2003. Deux mois après, le préfet n’avait rien à dire et la loi a dit que ces associations ne sont pas immorales et qu’elles sont donc légales. Sinon, le préfet m’aurait notifié le rejet de ces associations par un document motivé que je peux attaquer devant les tribunaux. Ça n’a pas été fait. Deux mois après, Adefho en particulier, et j’en avais bien indiqué l’objet, a été légalisée. Je suis donc sur le terrain depuis longtemps. Je défends des milliers de personnes qu’on arrête arbitrairement. On t’a vu avec une boucle d’oreille, on t’arrête. On voit que tu as un beau corps parce que tu fais de la gym, on dit que tu es homo et on t’arrête. Je ne suis pas d’accord avec ça. Je refuse ça. Je me battrais contre ça. Tout le temps. Et ce faisant, je me sens dans la légalité camerounaise pure. Je me sens en droite ligne avec les discours et les politiques du président de la République que j’ai. Je ne me sens aucun point commun avec ceux qui sont pourtant chargés d’exécuter les politiques qu’il nous explique dans ses discours et qui vont exactement dans le chemin inverse. Il faut que ça cesse. Il faut que les Camerounais arrêtent cette cacophonie. Nous voulons d’un gouvernement cohérent où tout le monde va dans la même direction. On en tire pas à hue quand le président tire à dia. On veut savoir quelle est la position du Cameroun par rapport aux droits humains. Nous voulons connaître la positon du président de la Commission nationale des droits de l’homme qui fait le lien avec le Haut Commissariat des Nations unies et où ils envoient un rapport sur l’état des droits de l’homme chaque année et qui permet d’évaluer le Cameroun et qui permet de lui donner des bons ou des mauvais points. Nous sommes un pays mûr où il y a des têtes, des grandes personnes, des personnes intelligentes, des gens modernes. Il faut que cela se traduise dans nos comportements par rapport aux lois que nos avons, nous-mêmes, votées.

Propos recueillis par
Stéphane Tchakam

 

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