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“La sexualité n’est pas une affaire privée, mais plutôt un espace de lutte»

in WORLD, 09/11/2009

Avant le lancement, le 9 novembre prochain, de la campagne “Un jour, Une lutte”, Pinar Ilkkaracan et Irazca Geray de CSBR - Coalition for Sexual and Bodily Rights in Muslim Societies (Coalition pour les droits sexuels et du corps dans les sociétés musulmanes) nous parlent de la récession mondiale qu’a signifiée pour les droits sexuels et reproductifs la période qui a suivi le 11 septembre 2001 (9/11), de l’évolution de la Coalition et de ses victoires les plus marquantes, ainsi que de sa prochaine campagne.

Par Masum Momaya

 

AWID : Pourquoi et comment fut fondée la Coalition pour les droits sexuels et du corps dans les sociétés musulmanes (CSBR) ?

 

CSBR : Deux semaines après le 11 septembre 2001, 21 femmes de plusieurs ONG et d’universités du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (MENA) fondèrent la CSBR. Issue de la conférence internationale « Femmes, sexualité et changements sociaux au Moyen-Orient », tenue à Istanbul, la CSBR fut crée comme un réseau de solidarité pour défendre et soutenir le travail sur différents thèmes liés à la sexualité des femmes dans nos pays respectifs. Nous pensons que la religion est souvent utilisée comme un puissant instrument de contrôle et d’oppression sexuelle, dans le but de légitimer les violations des droits humains dans le domaine de la sexualité. À l’époque, il n’y avait que quelques organisations qui traitaient sérieusement ce problème, le plus souvent très isolées dans leur propre contexte national. Avec le temps, notre travail a débordé notre cadre original.

 

Dès 2003, notre objectif était devenu « promouvoir la santé et les droits sexuels, reproductifs et du corps dans les sociétés musulmanes. » Après les événements du 11 septembre et le choc qu’ils ont produit, nous avions besoin de diffuser des informations en direction de ceux qui se montraient sincèrement intéressés par les sociétés musulmanes et engagés dans la lutte contre l’islamophobie, mais également contre la désinformation croissante qui sévit dans les sociétés musulmanes elles-mêmes.

 

AWID : Comment la coalition s’est-elle développée au cours des années ?

 

CSBR : En 2004, la coalition s’est ouverte à des membres du Sud et du Sud-Est asiatique. AAHUNG, une ONG travaillant dans le domaine de la santé sexuelle et de l’éducation au Pakistan, a joué un rôle crucial. Ils nous ont expliqué que la plupart des pratiques et des discours qui portaient atteintes aux droits sexuels dans le Sud et le Sud-Est asiatique étaient importées du Moyen-Orient par le canal des réseaux fondamentalistes religieux. La trajectoire de la coalition est étonnante en seulement huit ans! Elle réunit aujourd’hui plus de 40 grandes organisations du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord et du Sud et Sud-Est asiatique.

 

AWID : Qu’est-ce qui différencie la CSBR des autres coalitions travaillant dans le domaine de la sexualité ailleurs dans le monde ?

 

CSBR : La CSBR se singularise par son approche multidisciplinaire et la diversité de ses membres. Elle réunit des femmes et des hommes, venant d’horizons variés : ONG de défense des droits humains des femmes, des réseaux LGBTQI (lesbiennes, gays, bi et transsexuel(le)s), des organisations travaillant dans le domaine du VIH/SIDA, des universités. Elle jette des ponts entre diverses régions, entre ONG et monde universitaire, et permet la connexion entre les différents thèmes liés à la sexualité. La Coalition rassemble également des Juifs, des Chrétiens, des Bouddhistes et des membres d’autres minorités religieuses de pays majoritairement musulmans, dans la mesure où tous sont victimes de pratiques qui violent les droits humains relatifs à la sexualité.

 

AWID : Quels sont les problèmes auxquels s’attaque particulièrement la CSBR ? Ces problèmes sont-ils spécifiques aux sociétés musulmanes et/ou particulièrement aigus dans ces sociétés? Si c’est le cas, pourquoi et comment ?

 

CSBR : Depuis notre fondation, les politiques mondiales ont connu des bouleversements énormes, impliquant pour nous des difficultés croissantes à affronter. Dans le contexte post 9/11 et pendant les huit années de l’administration Bush, une nouvelle alliance internationale s’est fait jour entre les droites religieuses chrétienne et musulmane, qui, pour gagner du terrain politique, ont pris pour cible les droits sexuels, reproductifs et du corps. Cette alliance s’est souvent réalisée sous l’égide du Vatican ou de l’organisation de la Conférence islamique (Organization of the Islamic Conference -OIC), appuyée par les néoconservateurs alors au pouvoir aux États-Unis.

 

L’émergence de l’OIC en tant que « entité unie » de 57 pays musulmans faisant bloc pour saper tous les efforts en faveur des droits sexuels et reproductifs aux cours des Conférences des Nations unies, se situe juste après le 9/11. Avant cela, ils avaient agi en tant que front unitaire dans plusieurs des réunions du Comité des Nations unies pour les droits de l’homme sur plusieurs autres thèmes ; il a été cependant choquant de voir comment, lors de la réunion des experts de haut-niveau sur le SIDA organisée par l’Assemblée générale des nations unies en 2006, ils ont agi de concert pour empêcher que soit abordé, de quelque manière que ce soit, le thème de la santé et des droits sexuels et reproductifs. Ils se sont même opposés à l’article sur « l’autonomisation des jeunes filles », ce qui était totalement inédit et scandaleux.

 

Depuis lors, l’OIC n’a cessé de déployer ses efforts dans cette direction. Pourtant, en dépit de l’apparente unité dont fait montre l’OIC au cours des Conférences des Nations unies, il y a de grandes différences entre les politiques nationales des pays musulmans en termes de progrès réalisés ou de récession concernant les droits reproductifs et sexuels. Mais, en général, l’idéologie et le discours de l’aile droite du gouvernement Bush – soutenant la « guerre contre le terrorisme », l’invasion et l’occupation de l’Irak et la militarisation croissante dans la région tout entière – a renforcé les tendances religieuses extrémistes, militaristes, nationalistes et patriarcales, non seulement au Moyen-Orient, mais dans toutes les sociétés musulmanes. Le résultat de ces luttes de pouvoir est que le discours de la droite islamique qui stigmatise les droits sexuels comme étant « un thème que l’Occident oblige à mettre à l’ordre du jour », est devenue plus forte dans cette période post-9/11. Notre travail consiste à proposer des approches alternatives à ce phénomène.

 

AWID : Est-ce que le travail sur les réformes juridiques est une partie importante de l’activité de vos membres ? Si oui, pourquoi?

 

CSBR : L’analyse et la position de la CSBR sont que la sexualité n’est pas une affaire privée, mais plutôt un espace de luttes politiques, sociales, et économiques pour l’égalité, les droits de l’homme, la démocratie et la paix, aux plans national et international. Contrôler la sexualité des femmes, et la sexualité de toutes celles et tous ceux considérés hors normes, les LGBTQI bien sûr mais aussi les petites filles, les célibataires, les veuves, etc., a toujours été le but ultime poursuivi par les lois civiles, les codes du statut des personnes et les codes pénaux. Dans plusieurs pays, ces lois contiennent de nombreux articles qui sont autant de violations aux droits de l’homme en matière de sexualité. Les réformes juridiques sont donc au programme de nombreuses organisations membres de la CSBR dans leurs pays respectifs, mais aussi au programme de la CSBR en tant que réseau de plaidoyer transnational.

 

CSBR a d’ailleurs publié plusieurs études et documents sur le thème des réformes juridiques, dont Gender, Sexuality and Criminal Laws in the Middle East and North Africa [Genre, sexualité et système pénal au Moyen-Orient et en Afrique du Nord] et Turkish Civil and Penal Code Reforms from a Gender Perspective [Approche de genre des réformes des codes civil et pénal turcs].

 

AWID : Pouvez-vous nous faire partager le récit de quelques-uns des succès obtenus par la Coalition et ses membres ?

 

CSBR : Dans le contexte d’une politique mondiale si contraire, le plus grand succès de la CSBR aura été de résister à toutes les attaques, non seulement en renforçant les solidarités mais aussi en avançant des discours alternatifs sur le thème des droits sexuels et reproductifs aux niveaux national, régional et international. Non seulement la CSBR a augmenté le nombre de ses membres, mais la Coalition a aussi stimulé la création d’ONG travaillant dans le domaine des droits sexuels et reproductifs dans plusieurs pays musulmans.

 

Au niveau national, la CSBR a été à l’origine de l’organisation des premières réunions internationales de haut niveau sur les droits sexuels et reproductifs dans des pays comme le Liban et la Tunisie – pays où la sexualité est demeurée un sujet tabou pendant toute la période coloniale et postcoloniale.

 

Au niveau international, la CSBR à été l’artisan de la « sortie du placard » de problèmes politiques spécifiques pour lesquels il était important de se battre dans les sociétés musulmanes, en menant des actions de plaidoyer en direction de la société civile. Son action de plaidoyer dans le domaine des droits sexuels et reproductifs a aussi permis que des pays musulmans soient représentés à plusieurs conférences internationales, et participent à des panels dans le cadre de congrès universitaires ou de forums d’associations militantes. Sur le terrain juridique, des activistes dans certains pays musulmans ont remporté des victoires impressionnantes en parvenant à faire réformer des lois, malgré une forte opposition nationale, comme ce fut le cas des codes civil et pénal en Turquie en 2001 et 2004, et la réforme de la loi sur la famille au Maroc en 2003.

 

AWID : Quels sont les projets ou les programmes spécifiques de la CSBR aujourd’hui ?

 

CSBR : Nous organisons chaque année un rassemblement dans le cadre de notre Institut de sexualité, pour alimenter la vitalité de la Coalition et encourager la coopération active entre ses membres ; chaque association membre est née pour répondre à des revendications ou des besoins locaux que doivent ensuite partager et s’approprier l’ensemble des membres du réseau. Par exemple, en raison de la rapidité avec laquelle le réseau s’est développé, il s’est avéré nécessaire de consolider notre vision, notre langage et notre discours commun. L’Institut a pour objectif de construire des connaissances et des compétences, pour les membres de la Coalition certes, mais aussi pour tous ceux qui travaillent à la défense, à la recherche et sur le terrain des droits sexuels dans les sociétés musulmanes.

 

L’Institut a aidé à construire, partager et consolider un discours alternatif sur la sexualité et les droits sexuels et reproductifs. Un participant, Mahrukh Mohiuddin de l’Université BRAC du Bangladesh, a déclaré : « Si je devais résumer l’expérience de l’Institut de la CSBR en un mot, je dirais : LIBÉRATION. La nouveauté du discours de la CSBR dans notre milieu socioculturel est indiscutablement un aspect primordial, car le silence que notre société impose sur tout ce qui touche à la sexualité est devenu une chose si normale que souvent, nous ne savons plus comment intégrer cette dimension à notre existence et à notre recherche de bien-être. »

 

Un autre participant, Ghassan Makarem de HELEM du Liban, témoigne : « “[c’]est la première fois depuis longtemps que je [participe] à une rencontre internationale sur la sexualité où l’islamophobie n’est pas de mise, et cela nous donne justement une opportunité de pouvoir parler de l’Islam et d’y réfléchir de manière critique. »

 

AWID : Parlez-nous de la campagne One Day, One Struggle (Un jour, une lutte).

 

CSBR : Cette campagne One Day, One Struggle se veut un écho autre et différent du 9/11 (elle se déroulera en fait le 9 novembre 2009) ; nous espérons démontrer que même si nous venons de continents différents, et que nous travaillons sur différentes facettes des droits sexuels et reproductifs, nous sommes uni(e)s dans notre quête pour que les droits sexuels et du corps soient reconnus dans nos sociétés musulmanes. La campagne a pour objectif de soutenir les efforts déployés par les membres de la CSBR pour la défense de ces droits, en éveillant la conscience du public sur le thème de la sexualité et des droits qui y sont associés dans les contextes nationaux, et en attirant l’attention de l’opinion publique internationale sur nos problèmes et nos luttes dans ce domaine. La campagne consiste en actions qui se dérouleront simultanément dans les différents pays des membres et des alliés de la Coalition. Le thème de chaque activité sera lié à un problème spécifique selon le contexte local.

 

C’est ainsi que les actions se dérouleront sur des thèmes tels que : l’éducation sexuelle, en Tunisie ; la lapidation pour adultère, à Aceh, en Indonésie ; le fémicide ou l’assassinat des femmes ; ce que signifie le Mur de l’Apartheid et la destruction des maisons pour les femmes en Palestine ; les droits reproductifs des femmes, au Soudan et au Bangladesh ; le traitement de l’homosexualité comme d’une maladie, au Pakistan. Les activités de la Campagne sont également des plus diverses : conférences, performances artistiques, lancement de livres… toutes sortes de manifestations publiques visant à sensibiliser les groupes de la société civile, les médias et le grand public.

 

L’auteure tient à remercier sa collègue d’AWID, Saira Zuberi, pour l’aide apportée à la réalisation de cet article.

 

**Cet article a été traduit de l’anglais par Monique Zachary.

Source: AWID

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