Notre lutte doit aller bien plus loin que la résolution brésilienne. Avec ou sans l’ONU, nous ferons tout jusqu’à ce que notre existence et nos droits soient pleinement reconnus.
Interview de Rosanna Flamer-Caldera et Kursad Kahramanoglu, co-secrétaires généraux de l’ILGA
Après que le texte a été présenté pour la première fois en 2003, c’est maintenant la deuxième fois que la Commission des droits de l’homme des Nations unies ajourne le débat sur la résolution brésilienne… Que s’est-il passé à Genève cette année ?Rosanna Flamer-Caldera. La vérité, c’est que le Brésil a surpris tout le monde lorsqu’il a présenté, en 2003, sa résolution à propos de l’orientation sexuelle. La plupart des pays ont vraiment douté qu’elle soit approuvée, parce que le gouvernement brésilien n’avait pas le temps d’établir un consensus avant de proposer le vote de ce texte. C’est, de toute façon, une question très sensible ; pensez ne serait-ce qu’aux droits de la femme, qui, après tant d’années de lutte, sont toujours sur le tapis ! En 2003, les membres de l’Organisation des États islamiques ont proposé cinquante-cinq corrections au texte, faisant en sorte qu’ainsi, il ne puisse évidemment plus être voté. Cette année, tout le processus s’est déroulé plus discrètement, bien qu’il soit clair que c’était l’un des sujets les plus chauds de l’année… Le Brésil n’a pas retiré son texte ; il a simplement demandé que le débat soit repoussé à l’an prochain. Et personne ne s’y est opposé. La décision a été prise si vite qu’elle n’a presque pas été remarquée dans la salle de réunion !
Kursad Kahramanoglu. Certains disent que le Brésil était seul, soutenu par un nombre insuffisant de pays, bien que l’Union européenne ait annoncé à l’avance son soutien au texte. Le gouvernement allemand, par exemple, a montré un grand appui. Mais cette résolution ne peut tout simplement pas être une initiative exclusivement occidentale. D’autres ont avancé que le gouvernement du président brésilien Lula s’est montré plus tiède pour ne pas choquer les pays arabes qu’il prévoit d’inviter à un forum économique cet automne. Il n’y a aucune explication officielle, et aucune explication simple non plus, bien sûr. Les Nations unies constituent un forum unique, avec sa dynamique propre ; les nations qui, chez elles, ne se soucient pas du respect des droits humains se battent pour un mot à Genève… Cela dit, il semble qu’au-delà du combat sur les principes, des pays ne manquent pas de s’opposer à d’autres États pour se venger, ou encore pour défendre des intérêts qui n’ont rien à faire avec les droits humains.
Rosanna Flamer-Caldera. La résolution brésilienne arrive dans une période trouble et pourrait aisément être utilisée politiquement pour opposer les pays laïques aux pays fondamentalistes. Les États-Unis n’ont pas fait le moindre geste en faveur de la résolution ; quand on leur a demandé quelle serait leur position en cas de vote, ils se sont contentés de dire qu’ils exécuteraient les ordres… provenant directement de la Maison-Blanche.
Les activistes LGBT ont semblé soulagés, cette année, avec l’annonce de l’ajournement de la résolution. Pourquoi ?Rosanna Flamer-Caldera. En effet, ça a été une victoire, parce que si la résolution avait dû être votée, il n’est pas certain qu’elle aurait été acceptée. Nous étions aussi conscients que si elle avait été rejetée, elle n’aurait plus été à l’ordre du jour des Nations unies pour plusieurs années.
Kursad Kahramanoglu. Ce sont nos premiers pas pour chacun d’entre nous : pour la première fois de son histoire, la Commission des droits de l’homme des Nations unies a accueilli une très grande équipe d’activistes LGBT et des organisations non gouvernementales venant du monde entier. En plus d’apprendre à connaitre les Nations unies, nous avons aussi dû apprendre à travailler ensemble ! Une série de réunions ont eu lieu à l’ONU, et les activistes ont fait des déclarations publiques mentionnant l’orientation sexuelle et l’identité de genre.
Rosanna Flamer-Caldera. De surcroit, cette année nous a donné l’occasion d’élargir nos points de vue car nous étions en contact avec d’autres organisations non gouvernementales, y compris des organisations travaillant avec d’autres mouvements sociaux. Nous nous sommes rendus compte que notre lutte fait partie d’un travail bien plus large pour les droits humains et les libertés fondamentales.
Qu’est devenue la pétition de l’ILGA qui soutenait la résolution brésilienne ?Kursad Kahramanoglu. Elle est toujours ouverte. L’ILGA a été officiellement reçue par le président de la commission, l’ambassadeur australien Mike Smith. Nous avions l’intention de lui remettre la pétition, mais nous voulions aussi comprendre le sens de ce qui se passait en coulisse. Il nous est apparu que ce n’était pas le bon moment pour présenter la pétition et nous avons décidé de la laisser ouverte pour une autre année. En effet, la pétition constituait un test : nous n’avions aucune idée du nombre de signatures que nous pouvions récolter en un temps limité. En seulement trois mois, 45 000 particuliers et environ un millier d’organisations ont signé. Ça a été une belle surprise, mais c’est encore loin d’être assez. Nous n’avons pas choisi le calendrier, mais le Brésil nous a donné l’occasion de nous réunir, ensemble, en tant que communauté. D’une façon ou d’une autre, nous testons ainsi notre force en tant que mouvement, notre capacité à rassembler les intéressés mais aussi les gens en général. Nous avons toujours besoin de communiquer avec le grand public. Malheureusement, la presse, et même la presse LGBT, n’a pas beaucoup couvert le sujet.
Qu’est-ce qui a été accompli à la dernière réunion de la Commission des droits de l’homme des Nations unies ?Rosanna Flamer-Caldera. Pour commencer, le débat doit toujours avoir lieu, et la résolution oblige beaucoup de pays à ne plus faire l’autruche quant à la question de la diversité des orientations sexuelles. Les relations entre personnes de même sexe constituent toujours un crime dans environ soixante-dix pays, et c’est, la plupart du temps, un héritage des lois coloniales. La résolution inviterait les États à revoir et corriger ces lois. Mais " orientation sexuelle " est une expression vraiment nouvelle sur la scène internationale. À ce titre, la résolution sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, qui a été adoptée cette année, est une bonne nouvelle. Elle demande en effet aux gouvernements d’enquêter sur les exécutions sommaires commises sur une base discriminatoire, orientation sexuelle comprise.
Kursad Kahramanoglu. Je suis vraiment très fier des activistes qui se sont joints à nous cette année à Genève et je leur en suis très reconnaissant. Ils ont vraiment fait du bon boulot avec peu de ressources. Grâce à eux, nous avons développé de meilleurs rapports avec de nombreuses délégations, et l’un de nos agissements les plus significatifs a été l’invitation à une réunion du GRULAC (le groupe des pays latino-américains et des Caraïbes aux Nations unies), qui nous a permis de demander officiellement à ces États de soutenir la résolution l’an prochain. C’est une étape très importante dans le contexte latino-américain après que le groupe argentin CHA (" Comunidad Homosexual Argentina ") et l’ILGA ont été reçus par le gouvernement à Buenos Aires l’année passée pour obtenir son soutien à la résolution.
Quels sont vos projets pour cette année à venir ?Rosanna Flamer-Caldera. Nous devons nous assurer que la résolution qui sera étudiée l’an prochain inclue l’identité de genre, pour " initier " les pays du monde entier à une notion à laquelle ils ne connaissent rien, et pour leur faire prendre conscience des injustices dont souffrent les transgenres. Il faudrait que la délégation de l’année prochaine comporte plus de transgenres et plus de francophones, en particulier d’Afrique. Vous savez, la visibilité, ça fait vraiment une différence ; les gouvernements ne peuvent nous ignorer que quand ils ne nous ont pas en face d’eux.
Kursad Kahramanoglu. Cette année supplémentaire nous laisse un délai. Nous devons concentrer nos efforts sur les cinquante-trois pays qui siègeront l’an prochain. Il faudra que nous demandions aux États qui nous soutiennent – en particulier les États européens – de mieux se faire entendre ; nous devrons aussi demander au Brésil d’avoir le courage de continuer ce qu’il a commencé. Il n’est plus possible d’obtenir quoi que ce soit de l’ONU sans mener une véritable campagne sur les droits des LGBT. Spécialement sur la question de l’identité de genre, tous les pays qui sont favorables devraient le faire savoir, et ne pas se cacher les uns derrière les autres ou céder à des pressions, d’où qu’elles proviennent. Cette résolution n’est qu’un pas vers le principal but que nous voulons atteindre : se débarrasser des discriminations envers les LGBT partout dans le monde. Si la résolution est approuvée, cela signifie que l’ONU pourra prendre en compte les violations des droits humains basées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, et les examiner spécifiquement. Travailler à l’ONU, c’est important ; mais les changements réels se feront dans chaque État, avec l’aide de tous les acteurs locaux qui agissent sur un plan plus régional. Nous ne devons pas oublier que notre lutte doit aller bien au delà de la résolution brésilienne. Avec ou sans l’ONU, nous ferons tout jusqu’à ce que notre existence et nos droits soient pleinement reconnus.
Traduction : Romain Muller